Herméneutique dickienne
21h51, exctinction des feux après avoir lu une vingtaine de pages de Tous à Zanzibar. Puis interversion en douceur de la position des jambes pour se retourner sur le ventre sans que la bouillotte à fourrure qu'on appelle chat ne s'en aille dérangée. Après quelques tergiversations, changements des côtés de la tête qui repose sur l'oreiller et de la jambe repliée, vient le sommeil et les rêves agitées que je fais et que je faisais même si j'ai connu des interruptions de sommeil très lourd, comme celui auquel je dois ma faiblesse nerveuse dans la main gauche.
Et là, rien ne va plus même si je ne sais le décrire. Je rêve. Je rêve que je rêve. Je rêve que je rêve que je rêve. Et après je connais des sensations très fortes comme si j'étais dans un manège rapide avec souvent des impressions de poursuites, une sensation qui revient souvent est la descente d'escaliers avec saut et virage à l'aide d'une petite colonne verticale qui prolonge la rampe à la fin de chaque volée de marches, ce qui me rappelle les acrobaties que je faisais effectivement au lycée. Ça s'accélère et je lutte, je sais que je rêve et je veux me réveiller. Alors je rêve que je rêve que je me réveille.
Ensuite, souvent je rêve que je rêve que je regarde un film où on me voit rêver que je rêve. Et je ne suis pas seul. Souvent j'essaie de convaincre une prof de français qui a gardé des séquelles de son passé gothique, que tout ceci n'est qu'un film dans un rêve de rêve, je n'arrive pas à la convaincre, elle se défend avec tout un arsenal philosophique sur la réalité et j'en garde des traces de débats passionnants. Alors j'essaie de convaincre mon pote le bobo parisien blond blasé et mal rasé qui me parle drogues et hallucinations. Des fois un corpulent professeur retraité de philosophie barbu, qui ne sait pas parler sans expliquer, intervient et me raconte des trucs, des fois j'en sors avec un savoir qui semble jaillir de nulle part et quand je m'en souviens, je vérifie mes sources, mais en fait souvent, je me souviens que c'était des trucs que j'ai sus et que j'ai oubliés avant qu'ils me soient rappellés par ce moyen qui me semble extraordinaire à chaque réveil, et pourtant qui relève du fonctionnement normal du cerveau pendant le sommeil paradoxal. Puis tout se brouille, j'ai l'impression de lutter pour faire des mouvements, je me sens paralysé. Je rêve que je me réveille en sursaut, je lutte encore un petit peu, là je fais un rêve passionnant qui prend la forme d'un film que je regarderais et je me réveille.
Et là, je me sens bien. Je me dis que mes rêves sont fantastiques et ne sont heureusement pas le traitement simple de mes mornes journées. Et je me souviens de tout. En particulier du moment intense de fiction qu'était le film, alors que le reste est impressions et dialogues. Je me dis qu'il faut que je m'en souvienne, que je l'écrive, et mentalement je compose des milliers de ligne en quelques minutes. Et alors la mémoire s'en va, la matière du rêve se dissipe comme une brume vaporeuse. Alors j'écris en quelques minutes mentalement d'autres centaines de lignes, comme ce témoignage, puis des explications sur des théories de la folie, de la paranoïa, des théories sur le sens de la vie, puis tout ça me semble vain, chiant, et je deviens las.
Alors je pense à l'amour et à Philip K. Dick. Et je me dis qu'il serait formidable d'avoir une créature tendre et douce avec qui parler de l'herméneutique dickienne, enfin non, ou alors une fois, c'est chiant, mais avec qui on sait qu'on peut rester des heures à se comprendre en silence, et des heures à parler en trouvant ça passionnant. Et je me remémore les centaines de filles dont je suis tombé amoureux, parfois des rencontres de quelques heures, parfois des fantasmes à partir de dialogues sur irc (heureusement maintenant il n'y a plus que des cons sur irc, alors j'arrive à arrêter), et je me dis que c'était ma foi bien agréable ce sentiment, même éprouvé brièvement et relativement rarement tant je suis à la fois difficile et ultra-rapide pourtant, ou justement, à tomber amoureux. J'oublie ces lignes que j'ai écrites et je me dis que bientôt je pourrais lire Philip K. Dick qui attend dans ma PAL et que je ne connais pas encore si bien même si j'ai l'impression de le comprendre.
Et alors, je me rendors. Je sens le chat qui revient après avoir été chassé quand je me suis retourné pour penser et je replonge dans l'ouate de mes rêves, mais là je n'en ai plus conscience, ça ressemble plus à du rêve de sain d'esprit, des images sans lien, une conscience brumeuse, et quand le réveil sonne, je me dis que j'étais réveillé et endormi à la fois depuis plusieurs heures sans pouvoir faire la différence.
Alors je dois trouver le courage d'affronter une journée de bureau morne et sans intérêt. Ce qui me maintient en vie c'est la liste des livres que je n'ai pas encore lus et au travers desquels il ne serait pas convenable de ne pas avoir voyagé, même si je ne lis plus que quelques minutes avant de dormir, je n'ai plus envie de dévorer, tant mieux ça me permettra de survivre plus longtemps. L'espoir de rencontrer l'amour me fait tenir aussi, mais bon sang que la barre est haute après mes sentiments à sens unique éprouvés si fortement et dont je me rappelle chaque nuit maintenant.
Libellés : amour, ma vie - mon oeuvre

